Retour sur l’échange entre l’équipe Circulab et Navi Radjou
À l’heure où l’abondance matérielle caractérise encore de nombreuses économies développées, la question de l’innovation ne peut plus être dissociée de celle des ressources. Lors de sa rencontre avec l’équipe sur la Radio Circulab, Navi Radjou — théoricien reconnu de l’innovation frugale — partage une vision inspirante : produire et consommer mieux, avec moins.
Une philosophie née du manque… et de l’ingéniosité
Originaire de Pondichéry en Inde, Navi Radjou a grandi dans un environnement où la rareté façonnait naturellement les comportements. L’eau était précieuse, rien ne se jetait, le vrac dominait et le partage avec les voisins faisait partie du quotidien. Bien avant que les notions d’économie circulaire ou de partage ne deviennent des concepts d’actualité, elles constituaient déjà une réalité vécue.
C’est dans ce contexte qu’est née sa sensibilité à l’innovation frugale : une manière d’innover qui repose non pas sur l’abondance des moyens, mais sur l’optimisation intelligente des ressources disponibles. L’idée n’est pas la privation, mais l’efficacité créative : « faire mieux avec moins ».
Recréer des contraintes pour mieux innover
Dans les sociétés d’abondance, la difficulté réside paradoxalement dans l’absence de contraintes. Pour y remédier, Navi Radjou suggère de recréer volontairement des limites positives. Par exemple, imposer un budget restreint à une équipe d’ingénieurs pour concevoir un produit, obligera nécessairement cette dernière à repenser l’ensemble du processus de création. Ce défi avait notamment été lancé par le PDG de Renault à ses équipes en 1999 : produire une voiture à moins de 5 000 euros. L’objectif avait été atteint, et cela avait donné lieu à la commercialisation des Logan.
Cette approche s’inscrit dans la philosophie Jugaad, un terme hindi désignant une forme de résilience créative. Très présent dans les pays émergents, cet état d’esprit consiste à transformer le manque en moteur d’innovation. Des entrepreneurs en Afrique ou en Amérique du Sud développent ainsi des solutions ingénieuses avec des moyens limités et circulaires : incubateurs à bas coût pour bébés prématurés, réfrigérateurs fabriqués en terre cuite et qui ne nécessitent pas d’électricité, ou encore vélos capables de produire de l’énergie en montée.
L’enseignement clé est simple : ne pas se plaindre face à la pénurie, mais s’appuyer sur elle pour imaginer des solutions pertinentes et durables. Bien que la lamentation soit le « sport national français » ironise le franco-indien, il nous assure que cette logique est possible, d’autant plus dans un pays comme la France où les richesses et le bon-sens abondent.
Vers une triple régénération : soi, société, nature
Selon lui, le déséquilibre actuel provient du fait que nos sociétés prélèvent davantage à la nature qu’elles ne lui rendent. L’innovation frugale doit donc s’inscrire dans une logique de triple régénération :
- individuelle (se recentrer et s’instaurer des contraintes saines),
- sociétale (favoriser la coopération plutôt que la compétition),
- environnementale (restaurer l’équilibre avec la nature).
Pour Navi, la régénération commence d’ailleurs à l’échelle personnelle. Il compare notamment cette dynamique à la nature elle-même : l’hiver, lorsque les arbres sont dépourvus de feuilles et de fruits, peut sembler être une période de perte. Pourtant, il s’agit en réalité d’un processus circulaire de régénération. De la même manière, nos systèmes individuels (nos corps) et économiques (notre société) doivent accepter des phases de sobriété pour mieux se renouveler.
Repenser toute la chaîne de valeur
L’intégration des principes de circularité par les entreprises constitue une avancée encourageante, mais encore insuffisante si elle ne concerne qu’une partie du système. En effet, environ 70 % des activités des grands groupes sont sous-traitées. L’innovation frugale implique donc de repenser l’ensemble de la chaîne de valeur, y compris les relations avec les fournisseurs.
Un exemple marquant est celui de Jaguar Land Rover, qui récupère les rebuts d’aluminium issus de ses usines pour les revendre à ses fournisseurs, lesquels les réintègrent ensuite dans leur production destinée à la marque. Ce modèle circulaire transforme radicalement les relations industrielles.
Autre point crucial : près de 80 % des coûts du cycle de vie d’un produit — notamment environnementaux — sont déterminés dès la phase de R&D. Pourtant, les équipes de recherche dialoguent encore trop rarement avec les fournisseurs, les échanges étant souvent filtrés par les fonctions commerciales. Pour Navi Radjou, les services achats doivent évoluer vers un rôle plus stratégique et collaboratif.
Évolution plutôt que révolution
Pour Navi Radjou, il ne s’agit pas de disrupter brutalement le système économique actuel, mais de le faire évoluer progressivement. Le XXᵉ siècle a été marqué par le taylorisme et la globalisation, mais aussi par une dépendance croissante aux grands cabinets de conseil externes, révélateurs d’un manque de confiance interne des entreprises. À l’inverse, l’innovation frugale valorise l’intelligence collective des collaborateurs et de leur écosystème. Chaque organisation étant unique, il n’existe pas de modèle universel : les outils doivent être adaptés à la culture, au secteur et aux réalités propres de chaque entreprise.
C’est également ce que nous développons chez Circulab : des ateliers d’intelligence collective qui mobilisent nos outils (comme le Partner Map ou le Value Chain Canvas) pour favoriser la co-création et faire émerger des modèles d’affaires circulaires.
Pour aller plus loin
Pour écouter l’intégralité de l’échange entre Justine et Navi, rendez-vous sur le podcast Activer l’économie circulaire de Radio Circulab, disponible sur toutes les plateformes d’écoute !
Pour prolonger la réflexion, Navi Radjou a notamment publié Économie frugale : Construire un monde meilleur avec moins (Pearson) et L’innovation Jugaad : Redevenons ingénieux ! (Diateino).


