Ci-dessous l’interview croisée donnée par Justine Laurent, Directrice Générale de Circulab, et Laure Dubos, Directrice du Sport, de la Formation et de la Transition écologique à l’UCPA (Union nationale des Centres sportifs de Plein Air), extraite du rapport annuel 2025 – disponible sur ce lien.
« Face à l’intensification des pressions environnementales, notamment au regard du changement climatique, de la perte de biodiversité ou encore de la pollution, le secteur du sport se trouve à un tournant historique. Comment maintenir l’accès au sport, protéger les terrains de jeu naturels et transformer les pratiques sans renoncer aux loisirs, aux vacances et au bien-être ?
Pour éclairer ces enjeux, nous avons croisé les regards de Justine Laurent, directrice générale de Circulab, experte en modèles circulaires, et Laure Dubos, directrice du Sport, de la Formation et de la Transition écologique à l’UCPA. Deux visions complémentaires pour penser un sport résilient, responsable et qui renforce la connection au vivant.

Justine Laurent à gauche. Laure Dubos à droite.
Quels sont aujourd’hui les signaux les plus forts qui montrent que le secteur du sport doit accélérer sa transition écologique ? Et quelles transformations majeures cela implique-t-il ?
Laure Dubos : L’urgence est d’abord tangible sur le terrain, pour l’UCPA et sans doute pour d’autres acteurs. Les effets du changement climatique impactent directement les environnements de pratique : enneigement plus aléatoire en montagne, recul du trait de côte sur le littoral, restrictions d’accès à certains sites naturels, températures élevées l’été… Ces évolutions fragilisent l’accès au sport et nous obligent à anticiper. C’est pourquoi nous avons engagé des diagnostics de vulnérabilité aux aléas climatiques sur nos sites, afin d’adapter nos équipements et nos activités. La transition écologique n’est plus uniquement un choix stratégique, c’est une condition de continuité de nos missions.
Justine Laurent : L’urgence est aussi économique et sociale. Les modèles actuels du sport sont très dépendants de l’énergie, de l’espace et des ressources naturelles. Or ces ressources se raréfient. Un produit fini mobilise jusqu’à 70 fois son poids en ressources vierges : ce n’est pas soutenable à long terme. Si nous continuons ainsi, les coûts vont exploser et les modèles deviendront socialement excluants. En parallèle, les attentes individuelles évoluent : le rapport à la nature et à l’impact environnemental est désormais central pour de nombreux pratiquants. Cela appelle une transformation profonde des modèles, pas de simples ajustements.
Quels leviers permettent de repenser concrètement les modèles du sport, des infra-structures aux usages ?
Justine Laurent : L’économie circulaire offre trois grands leviers. D’abord, agir sur les produits et équipements : sobriété, réemploi, location, partage, modularité. Ensuite, transformer les modèles économiques, notamment dans la relation aux fournisseurs, en privilégiant la coopération et la mutualisation. Enfin, penser les chaînes de valeur à l’échelle territoriale pour raccourcir les flux et partager les ressources. Un exemple très concret est le bonus réparation sur les équipements sportifs : il incite à prolonger la durée de vie plutôt qu’à remplacer, avec un bénéfice économique immédiat pour les pratiquants.
Laure Dubos : Ces leviers se traduisent par des choix très opérationnels de la part des équipes. Nous travaillons sur l’allongement de la durée de vie des équipements, la réparation, le réemploi et la seconde main, notamment dans les filières du cycle, du surf, de la plongée ou du nautisme avec par exemple l’adhésion à une filière de recyclage des coques de bateau. Sur les bâtiments, nous intégrons dès la conception des principes de sobriété, comme la ventilation naturelle ou la modularité des espaces. Enfin, sur les usages, notre modèle collectif permet déjà de mutualiser les équipements et de limiter la surconsommation. L’enjeu est désormais de systématiser ces pratiques à grande échelle.
Comment mobiliser concrètement l’ensemble des acteurs autour de la transformation écologique des pratiques sportives ?
Laure Dubos : Les éducateurs sportifs UCPA s’appuient d’abord sur l’expérience vécue. La pratique sportive est un levier puissant pour faire évoluer les représentations et renforcer le lien à la nature. Nous outillons nos éducateurs pour qu’ils transmettent, par leur vécu et leur expertise de terrain, des messages liés à la relation au vivant, à la sobriété ou au respect des milieux. Cela passe aussi par
des choix structurants : généralisation des gourdes, développement des plats végétariens, sensibilisation au bien-être animal. Les résistances au changement existent, notamment sur l’alimentation, mais elles s’estompent avec le temps et l’accompagnement éducatif.
Justine Laurent : Pour mobiliser, il faut combiner deux approches. D’un côté, la contrainte utile, quand elle est juste et bien expliquée : supprimer les bouteilles jetables, par exemple, fait évoluer rapidement les comportements. De l’autre, la désirabilité : les gens changent plus facilement quand ils y trouvent une valeur sociale, pratique ou économique. Le partage d’équipements fonctionne très bien quand il s’appuie sur des logiques de communauté et d’entraide. L’écologie ne doit pas être vécue comme une injonction, mais comme une voie d’amélioration de l’expérience sportive.
Qu’est-ce qui permet à une expérimentation réussie de devenir un modèle durable et reproductible dans le sport ?
Justine Laurent : Le changement d’échelle repose sur trois conditions clés. D’abord, une volonté stratégique claire et assumée. Ensuite, des financements adaptés : la transition est un investissement, pas un coût accessoire. Enfin, la coopération territoriale est essentielle. Plus les acteurs mutualisent équipements, infrastructures et compétences localement, plus les modèles circulaires deviennent viables. En matière d’écologie, le passage à l’échelle ne passe pas forcément par des modèles centralisés, mais par des dynamiques locales fortes et coordonnées.
Laure Dubos : La pratique sportive porte des enjeux essentiels d’inclusion, de cohésion sociale et de santé publique (physique et mentale). À l’UCPA, le passage à l’échelle suppose aussi de tenir compte de la promesse faite à nos publics. Une innovation ne fonctionne durablement que si elle reste désirable. Cela implique de travailler la narration, les usages et l’accompagnement au changement, parfois sans tout expliciter. Certaines évolutions doivent devenir la norme sans être vécues comme une contrainte. C’est aussi en partageant nos expérimentations avec les acteurs fédéraux et territoriaux que nous contribuons à diffuser ces modèles à l’ensemble du secteur sportif.
Si vous deviez transmettre un seul message aux acteurs du sport, lequel serait-il ?
Justine Laurent : Si le plus grand événement sportif mondial a pu intégrer des principes d’économie circulaire, alors le reste du secteur peut avancer. Les Jeux Olympiques et Paralympiques de Paris ont montré que le réemploi, la modularité et la sobriété pouvaient être intégrés à grande échelle. Tout n’a pas été parfait, mais cela a rendu la transition crédible. Mon message est simple : la transition écologique du sport est possible, compatible avec la performance et créatrice de valeur à condition d’oser transformer progressivement et en profondeur nos modèles. »


