Et si le jean que nous portions racontait une autre histoire que celle de la fast fashion mondialisée ? C’est le pari de Thomas Huriez, fondateur de la marque française 1083, qui a fait le choix de produire des jeans conçus à moins de 1 083 kilomètres de leur lieu de vente.
Rencontré par nos équipes lors des universités d’été de l’économie de demain organisées par le mouvement Impact France, cet entrepreneur et informaticien de formation, a lancé il y a près de 15 ans une aventure guidée par une idée simple mais exigeante : réconcilier consommation, proximité et responsabilité.

1 083 kilomètres, un chiffre qui fait sens
Le nom de la marque n’a rien d’anodin. Les 1083 kilomètres correspondent à la distance maximale séparant deux villes de l’Hexagone : Menton à l’extrême sud-est, et Porspoder au nord de Brest. Ainsi, d’où que l’on se trouve en France, un jean 1083 est donc par définition un jean de proximité.
Pour Thomas Huriez, la distance est une clé de lecture essentielle de nos choix de consommation. « Il existe un grand écart entre ce que l’on produit collectivement et ce que l’on est individuellement. Plus la distance est grande, moins on se sent concerné par les conséquences de nos choix » explique-t-il. Une logique qui vaut autant pour la cigarette que pour le réchauffement climatique.
La philosophie de 1083 repose ainsi sur quatre piliers de la proximité :
- la réduction des kilomètres parcourus,
- la désintermédiation,
- des conséquences immédiates et visibles,
- et la simplicité des chaînes de production.
Pourquoi le jean ?
Cette idée s’inscrit dans un cheminement entrepreneurial plus ancien. Dès 2007, Thomas Huriez commercialisait déjà des vêtements bio-équitables à une époque où ces démarches restaient marginales et très peu pratiquées. La dimension identitaire du vêtement « présente depuis la nuit des temps » était déjà au cœur de sa réflexion.
Le jean s’est imposé comme une évidence. Vêtement universel, porté par toutes les générations et toutes les catégories sociales, il constitue pourtant un symbole frappant de la désindustrialisation textile française. En effet, en 2013 (l’année de lancement du premier jean 1083), 0 % des jeans vendus en France étaient fabriqués en France. Ce paradoxe est d’autant plus frappant lorsque l’on compare un jean de fast fashion à un modèle de grandes marques historiques comme Levi’s : malgré des écarts de prix (très) significatifs, les lieux de production et les composants apparaissent très souvent similaires.
Ainsi, pour 1083, l’enjeu n’était donc pas de raconter une nouvelle histoire marketing ; mais bien de rééquilibrer la chaîne de valeur et en particulier au profit de l’emploi et de la qualité.
Du financement participatif à un leader du jean made in France
Le tournant s’opère ainsi en 2013, avec une campagne de financement participatif. L’objectif initial était modeste : vendre 100 jeans. À la fin de la campagne, plus de 1000 pièces avaient trouvé preneur, changeant dès lors radicalement la dynamique du projet.
Aujourd’hui, 1083 est devenue la marque leader du jean Made in France, avec environ 50 000 jeans produits par an. Un chiffre encore infime à l’échelle du marché français (estimé à près de 67 millions de pièces annuelles), mais suffisant pour démontrer la viabilité de ce modèle circulaire.
La marque travaille désormais avec deux tisseurs français ainsi qu’un prestataire externe pour la création, et s’appuie sur une clientèle d’abord engagée, devenue au fil du temps beaucoup plus large.
Transparence et attachement culturel
Au cœur du projet 1083 se trouve une forte volonté de transparence. Thomas Huriez aime comparer le vêtement au vin : « Si vous goûtez un vin après avoir visité les vignes du producteur, vous le trouverez meilleur ». À travers cette logique de bon sens, la marque cherche à recréer un attachement à l’industrie, largement perdu au cours des dernières décennies.
Ce travail passe aussi par un volet culturel et émotionnel. À l’occasion de la Fête de la musique, 1083 a par exemple publié un clip mettant en parallèle les gestes répétitifs de l’usine — souvent associés à l’ennui — et ceux, valorisés, des pianistes ou des couturiers. Une manière de réhabiliter l’excellence et le savoir-faire du geste industriel.
Une filière textile exigeante et encadrée
L’industrie textile est l’une des plus polluantes lorsqu’elle n’est pas réglementée. Pourtant, il y a un siècle, la France était le premier fabricant mondial de textile, avec des territoires emblématiques comme Roubaix. Une « madeleine de Proust industrielle » que 1083 cherche à réactiver sans nostalgie, mais avec exigence.
La fabrication d’un jean 1083 suit 8 grandes étapes :
1. la matière première (coton bio de Tanzanie, coton recyclé français, lin ou polyester recyclé espagnol),
2. le filage,
3. la filature et la teinture (bleu pour l’extérieur, écru pour l’intérieur),
4. le tissage en France,
5. le traitement du tissu,
6. la coupe,
7. la couture,
8. le lavage ou délavage.
Une fois les fils produits en France ou en Italie, toutes les étapes suivantes sont réalisées en France. Cinq étapes minimum sont nécessaires pour obtenir la certification « Origine France Garantie », ce dont bénéficient évidement les jeans 1083 — et dont Thomas Huriez est très attaché !
Construire une « équipe de France du jean »
1083 n’est pas seule. D’autres marques comme Le Gaulois Jean, 1083, Ateliers Tuffery ou encore Dao Davy participent à la reconstruction d’une filière textile française. Loin d’une logique de concurrence frontale, Thomas Huriez parle d’une véritable « équipe de France du jean ».
« Aucune marque Made in France ne prend des parts de marché à une autre, le terrain de jeu est immense » affirme-t-il. Pour lui, la diversité des acteurs apparaît comme une véritable richesse, mais à condition de maintenir un haut niveau d’exigence et de transparence de façon à éviter que cette mention ne devienne un simple argument commercial.
Conslusion
À travers 1083, Thomas Huriez démontre qu’un autre modèle industriel est possible : plus local, plus circulaire, plus transparent et plus exigeant. Un jean qui, au-delà du style, raconte une histoire de territoire, de gestes et de choix assumés.
Pour écouter l’intégralité de l’échange entre Justine et Thomas, rendez-vous sur le podcast Activer l’économie circulaire de Radio Circulab, disponible sur toutes les plateformes d’écoute !


