L’économie circulaire, levier pour dynamiser les territoires

Interview avec Jennifer Pinna et Marie-Pier Lussier, Centre de transfert technologique en écologie industrielle (CTTEI) du Québec

Chef de file de la transition vers l’économie circulaire au Québec, le Centre de transfert technologique en écologie industrielle (CTTEI) développe pour les entreprises et collectivités des solutions de mise en valeur de matières résiduelles innovantes et rentables, grâce à son expertise inégalée en écologie industrielle. 

Jennifer Pinna et Marie-Pier Lussier, respectivement conseillère en économie circulaire et chargée de projets au CTTEI, ont été récemment formées à la méthode Circulab qui vient compléter et renforcer la boîte à outils de l’organisation. 

Dans cette interview nous sommes allés à leur rencontre pour mieux comprendre l’impact concret des projets d’économie circulaire comme les symbioses industrielles, et les facteurs de leur succès.

Bonjour Jennifer et Marie-Pier, pourriez-vous vous présenter chacune en quelques mots et nous parler de vos parcours ?

[Marie-Pier] Bonjour, je suis Marie-Pier Lussier, je suis diplômée d’un baccalauréat en sciences de l’agriculture et de l’environnement et d’une maitrise en gestion de l’environnement. J’ai commencé ma carrière comme conseillère en écologie industrielle au Centre local de développement (CLD) Brome-Missisquoi. Les CLD sont des organismes qui œuvrent au développement économique et accompagnent les entrepreneurs dans les régions du Québec. Puis j’ai joint l’équipe du CTTEI en 2021. 

Comme biologiste, j’ai étudié les écosystèmes et j’aime aborder le milieu d’affaires comme un écosystème également. C’est à ce titre que je suis convaincue des bienfaits de l’économie circulaire dans la société en général, et dans le milieu économique en particulier. 

[Jennifer] Bonjour, je suis Jennifer Pinna. J’ai aussi une maîtrise en gestion de l’environnement et je suis au CTTEI depuis 2012. Une de mes plus grandes fiertés est d’avoir contribué au positionnement de précurseur en économie circulaire de notre organisation dans la province, et à la création de Synergie Québec, qui rassemble nos symbioses industrielles sous forme de communauté de pratique. 

Ma plus grande passion est de transférer mes connaissances. Je le fais en enseignant au niveau pré-universitaire, en animant des ateliers de mobilisation et de maillage, en donnant des formations et des conférences sur l’économie circulaire et ses sujets connexes, et même en écrivant des ouvrages comme le Guide de création d’une symbiose industrielle. 

J’ai récemment coordonné le projet EFC Québec, un vaste projet national de déploiement de l’économie de la fonctionnalité et de la coopération financé par Action-Climat Québec, auquel Marie-Pier a d’ailleurs participé ! 

Quelle est la raison d’être et l’activité du CTTEI aujourd’hui et qu’est-ce qui vous distingue d’autres structures d’accompagnement ? 

Le CTTEI est très spécial : nous sommes plus qu’un accompagnateur de symbioses. Institutionnellement, nous relevons du ministère de l’Enseignement supérieur du Québec et nous sommes affiliés au Cégep de Sorel-Tracy. Nous sommes à la fois un centre de recherche appliquée sur un volet technologique avec des laboratoires, des ingénieurs, des biologistes et des chimistes qui cherchent des solutions innovantes et rentables pour valoriser les résidus, et un acteur d’innovation sociale, mobilisant les organisations dans la transition vers l’économie circulaire. 

Une belle combinaison d’expertises au service des entreprises et des collectivités. Bref, nous sommes quasiment un écosystème à nous seuls !

Les symbioses industrielles, maillant entre elles des entreprises s’échangeant des ressources (résidus, énergie, expertises, etc.) sur un même territoire, sont une des spécialités du CTTEI. Pourriez-vous nous donner quelques exemples réussis de projets que vous avez initiés ou accompagnés récemment ? 

Effectivement, le CTTEI a réellement poussé la création des symbioses industrielles au Québec depuis 2008. Nous avons contribué à la naissance de la première symbiose dans la région de Bécancour et nous n’avons jamais cessé de nous impliquer par la suite. En 2013, nous avons créé officiellement la communauté de pratique Synergie Québec qui regroupe 21 symbioses industrielles à travers la province. Ce réseau est unique au Canada.

Notre rôle a évolué dans les dix dernières années. De créateur de symbioses, nous sommes devenus des spécialistes accompagnateurs des collectivités locales. 

On parle de moins en moins de « symbioses industrielles » et de plus en plus de « projets d’économie circulaire territoriaux ». Quand auparavant, les symbioses se concentraient sur les échanges de matières, les projets impulsent maintenant de la mutualisation des transports, des équipements, des matériaux, des ressources humaines.

La raison d’être des symbioses industrielles est de permettre des économies à tous les participants, tout en reconsidérant les déchets potentiels en tant que nouvelles ressources et permettant ainsi la régénération des ressources naturelles vierges. Quel est l’impact réel de ces collaborations ? 

C’est une excellente question ! La compilation de toutes les retombées nous a beaucoup occupées ces dernières années. C’est éminemment important de pouvoir comptabiliser les réussites et les effets des symbioses industrielles pour pérenniser leur existence. 

Nous avons donc fourni un gros effort pour chiffrer les impacts des symbioses et des synergies qu’elles initient. Nous avons mis en place des indicateurs comme le tonnage des matières déviées de l’enfouissement, le nombre de tonnes de CO2 évitées, les coûts économisés, mais aussi les autres conséquences sociales positives générées par l’implication d’organisations dans les synergies. Il y a des choses que l’on peut plus difficilement chiffrer comme la dynamisation de l’économie locale. Cependant, la mobilisation des acteurs grâce à des objectifs communs qui soudent les communautés est tangible.

Pour mieux diffuser ces impacts nous publions chaque année un Recueil de synergies qui documente les projets et leurs impacts et nous les mettons à disposition pour téléchargement gratuit en ligne. 

Qu’est-ce qui fait selon vous qu’une symbiose industrielle réussit ou échoue ? Avez-vous des exemples de projets qui n’ont pas marché, et pourriez-vous expliquer pourquoi ?

Les principaux facteurs de succès d’une symbiose industrielle, ce sont : le travail d’animation sur le terrain et l’intensité de la volonté politique des acteurs locaux. 

Les animateurs et les animatrices qui connaissent les entreprises et les mettent en relation sont les véritables héros de l’économie circulaire. Sans eux, les échanges n’existent pas. Ils aident à créer un lien de confiance entre toutes les parties.

Une symbiose peut s’essouffler quand l’organisation porteuse éprouve de la difficulté à combiner la promotion de l’économie circulaire avec les activités de développement économique. Enfin, il faut dire aussi qu’un grand défi est lié au financement institutionnel qui doit être régulier pour assurer la pérennité. Quand il y a des changements politiques ou des délais dans les renouvellements des financements, cela met en péril la survie du réseau qui risque de perdre de l’expertise par le départ de personnel compétent et par un bris de service auprès des entreprises engagées. 

Comment se déroulent vos accompagnements aujourd’hui et quelle nouvelle valeur ajoutée cherchez-vous à insuffler dans vos programmes avec la méthode Circulab ? 

Nous croyons que la méthode Circulab nous aidera à accélérer la transition des entreprises et collectivités vers l’économie circulaire en mettant à leur disposition des outils concrets pour repenser leur modèle d’affaires, leurs services ou leurs produits.

Remonter la réflexion au niveau du modèle d’affaires, c’est se donner la chance d’intégrer les stratégies de l’économie circulaire, y compris celles qui fonctionnent en amont comme l’éco-conception, l’optimisation des opérations, et aussi l’économie de fonctionnalité et de coopération (que nous considérons également comme une stratégie en amont). 

C’est d’autant plus important que, au Québec, nous avons principalement une économie de PME. Alors comme la méthode Circulab aide à inventer et réinventer les modèles d’affaires, elle devient un outil pertinent pour soutenir l’entrepreneuriat. 

En quelque sorte, on peut dire qu’avec cet outil, l’économie circulaire rentre directement par la bonne porte dans l’entreprise, au lieu de passer par la sortie réservée aux poubelles comme ce fut longtemps le cas. 

Comment avez-vous connu Circulab et qu’est-ce qui vous a motivées à vous former à la méthode et aux outils Circulab ? 

Au CTTEI, nous avons une longue tradition de coopération avec la France. L’écologie industrielle et territoriale a été inventée en Europe et nous avons toujours entretenu des collaborations proches avec des partenaires comme l’association Orée et l’Ademe. 

Circulab n’est pas encore très connu au Québec mais nous suivons l’évolution de la communauté depuis ses débuts. Les outils sont intéressants et nous voulons en faire bénéficier nos organisations. Le momentum est là car l’économie circulaire est devenue un sujet majeur ici. 

D’un point de vue personnel, faire partie de cette communauté est un plus pour notre montée en compétences. C’est aussi une façon de nous distinguer dans notre écosystème.  

Quelles sont vos ambitions en tant que membres de la communauté Circulab ?

Elles sont modestes pour l’instant ! L’outil Circulab est une nouvelle corde à notre arc pour mobiliser les collectivités et les entreprises à ouvrir leurs horizons sur leur modèle d’affaires. Nous travaillons à maitriser cette nouveauté et à l’adapter à la réalité d’affaires québécoise. 

Nous avons l’habitude d’amener des nouveautés au pays et d’expérimenter. Nous l’avons fait récemment en lançant le projet EFC Québec. 

Innover et transmettre l’innovation à notre milieu, après tout, c’est notre spécialité !

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